À cœur fermé

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J’aimerais lire, écrire, me reposer au dehors, voyager, que sais-je encore. Soudain, tout relâcher et oublier les nécessités. Le problème, c’est que cela fait bientôt un mois que je n’ai plus d’obligations, que je passe mes journées à faire ce que bon me semble, à lire à écrire, à aller au bord de la mer. C’est comme si je m’étais dévoué au repos, aux réflexions libres et sans entraves. Comme si j’avais fui le rappel continu des jours et des heures, et toutes ces limites qui d’ordinaire tracent les frontières de nos pensées et de nos désirs. Oui, j’étais dévoué à tout ce que ma vie pouvait avoir de miraculeux et d’hasardeux, à toute la poésie et aux inspirations qui pouvaient survenir. Je pensais qu’ainsi je pourrais écrire, que je pourrais aller au bout de ce besoin perpétuel de ne faire plus que cela.

Et j’ai échoué.

Livré à une inspiration capricieuse, j’ai senti qu’un vide soudain s’ouvrait en moi. Que je ne savais plus ce que je pouvais faire, que je ne me souvenais plus de toutes les ambitions que j’avais dressées en songeant à ces jours à venir. Envolés, les jours de lecture ou de marche au bord de la mer, l’écriture de nouveaux chapitres pour un manuscrit en perdition, envolés même les articles que j’imaginais écrire avec plus d’assiduité pour NANO. Tout était parti, ne restait qu’une absence timide, que des mots timorés que j’inscrivais avec peine et sans ressentir l’exaltation qui d’ordinaire faisait fourmiller mes mains. Et puis l’art me décevait, les films et les livres semblaient passer comme des feuilles d’hiver dans le vent, anonymes et sans emprise sur mon corps en déroute. J’avais un appétit — il se faisait douloureusement sentir, comme un vide tout en moi — mais rien ne le comblait. Alors je lisais tout de même, mais j’étais détaché.

Oui, détaché, comme en perdition dans le vide de l’espace, à ne plus savoir quelle direction prendre. Mon passé, mon présent et mon futur étaient indistincts. C’était tout juste si j’entrevoyais le temps qui s’écoulait, si je prenais la mesure des heures et des jours, de cette vie qui filait entre mes doigts.

Je me fais la grâce de l’écrire à l’imparfait, comme si d’arriver soudain à l’écrire résolvait définitivement le problème, mais je dois dire, pour être honnête, que c’est un ancien combat que je livre là, et dont l’issue me semble être une trahison terrible. C’est un combat parce que je ne cesse d’entendre que la vie est dirigée d’abord par les contraintes, par le cours pressant des choses, par les exigences du travail ; et que ce n’est que par intermittences qu’interviennent l’art, l’inspiration et le hasard. Comme si chacun évoluait à cœur fermé et prenait de temps à autre une inspiration plus profonde, éprouvait un relâchement et semblait redécouvrir son monde. Et puis retournait au travail, retournait à sa vie. Comme si finalement, il y avait deux mondes, emboîtés l’un dans l’autre, et que nous vivions surtout dans l’un et provisoirement dans l’autre. Comme si l’art et les merveilles simples étaient des distractions que nous utilisions afin d’éviter le burn-out, de verser quelques gouttes d’eau dans notre vin.

Et ces existences séparées semblaient maintenir un équilibre, un juste milieu, qui finalement ne nous permette jamais le véritable dévouement. Je ne voulais pas d’une vie intermédiaire, et je ne pouvais accepter cette espèce de théorème arbitraire qui séparait réellement l’existence en deux univers, les êtres en deux sensibilités. Je ne pouvais m’y résoudre parce qu’il m’avait toujours semblé ressentir l’autre monde, la distraction, comme quelque chose de plus, une vérité latente, une évidence sensible qui ne se révélait qu’aux attentifs, c’est-à-dire à ceux qui oubliaient de l’être, qui soudain laissaient loin derrière eux leurs convictions et les vastes ensembles de leurs pensées, érigés du temps des vies raisonnables. Abandonnées ces cathédrales de sens, ces piliers rassurants, le monde semblait plus vaste, plus effrayant mais aussi plus simple, moins voués à des confusions schizophrènes. Les mots redevenaient des mots, s’emparaient de leur sens, et le cœur inné que chacun partageait et connaissait dans son enfance pouvait de nouveau respirer. J’avais besoin de cette idée, et j’avais besoin de me prouver pour prouver au reste du monde que cet ailleurs était ici avec nous, non pas de l’autre côté d’une frontière, mais présent dans chaque instant, si nous voulions bien regarder par la fenêtre. J’en avais fait une affaire d’intelligence, de capacité à n’être pas que soi, ou alors un soi tellement plus grand, tellement plus sensible, qu’il englobait les autres.

Mais il me fallait encore l’éprouver. Même s’il me semblait y être plus sensible, en avoir plus besoin que les autres, je le vivais comme eux, comme un à-côté, une sensation éprouvée en rentrant d’une journée de cours, un coup d’œil par la fenêtre au beau milieu d’une dissertation. Et toujours cette sensation me frustrait et me rendait malade, car je pressentais que ce vaste soulagement, cette respiration que je prenais dans l’air du soir, n’existait que grâce aux contingences du reste du jour. Était-il vraiment possible de réaliser ces possibles entrevus, de s’élancer soudain dans une vie aussi pleine et curieuse que le promettait l’éclat de la Lune dans les feuillages d’automne ?

En rentrant en France pour un mois, je n’étais même pas conscient que j’allais avoir l’occasion de vérifier ce doute. Je venais simplement, les bribes de ma vie précédente encore avec moi, les soucis et les nécessités encore dans ma tête. Et puis je me disais que j’aurai du temps, tellement de temps pour envisager ce que d’ordinaire je ne pouvais réaliser…pour écrire plus pour NANO, pour peut-être commencer quelque chose d’autre… Ce n’étaient que des rêves réduits, des rêves intimes, auxquels moi seul pouvait donner du sens, mais c’était ainsi que j’imaginais le pur monde d’à-côté. Le soir de mon arrivée, je m’en souviens, je suis rentré dans mon lit avec une excitation enfantine et une explosion de couleurs et d’espoirs qui m’empêchaient de dormir. Je pensais à tout ce que je pourrais faire, à tous ceux que je reverrai, et ma vie toute entière, englobée dans la joie et le temps retrouvé, me semblait me sourire dans le noir.

J’ai encore mal quand chaque soir je me couche et que je me souviens de cette nuit-là. Comme s’il avait fallu revenir pour laisser au cœur cet instant d’ouverture, cette vivifiante respiration. J’ai mal parce que j’ai eu beau me dévouer et n’avoir en pratique rien à faire que ce que je voulais bien, je n’ai rien fait. Oh, j’ai écris, un peu, considérant que mes mots semblaient plus pauvres et frustrés, et tout le reste était un défilé de joies douces et étroites, de discussions à la terrasse d’un café, d’achats et de promenades silencieuses au bord de la mer. Oh, je ne me suis pas ennuyé sans rien faire ; mais pire, je me suis ennuyé en vivant la vie qu’il me semblait désirer sans le dire.

Sans frontière, sans le quotidien pressant et ces idées à peine entrevues, mon inspiration s’étaient tarie. Son cours s’était tellement relâché qu’il s’était perdu dans toutes les directions, et si je pouvais alors errer en espérant le retrouver, je me demandais combien de temps cela prendrait. C’est bien le temps dont j’ai perdu la mesure, ne prenant plus en compte le présent, renonçant à m’intéresser trop longuement au passé, et songeant simplement que dans un futur proche ou lointain, cette immense frustration que je pressens en moi serait résolue. J’avais perdu mon temps, j’avais perdu ma vie.

Je ne pense pas l’avoir retrouvée. Comme d’autres lisent par intermittences, je vis par intermittences. Quelques fois je laisse de côté mes vues sur le monde pour accepter qu’il me faudra un travail, qu’il me faudra un quotidien, une vie comme les autres, une vie dont je n’ai jamais voulu. Et par dessus tout, je sens que mon abominable crainte s’est réalisée : les mondes sont emboîtés l’un dans l’autre, et je n’arrive pas à les concilier. Ni l’écriture ni rien d’autre ne m’y aide. Oh, je sais que je n’ai pas tout vécu, et peut-être qu’un jour un amour particulier m’aidera à les réunir. Mais je sais que j’ai rêvé de plus pour moi et que cette lente agonie de mes rêves me dégoûte et me travesti aux yeux de l’enfant que j’étais. C’était aussi pour lui que je faisais tout cela. Que j’espérais autant. Que j’acceptais, d’ailleurs, de perdre une partie de ma vie pour écrire, si ce que j’écrivais pouvait émouvoir et s’inscrire au sein des inconnus.

Il m’est pourtant impossible en ce jour de me dévouer à l’écriture d’un tel manuscrit, hypothétique chef-d’œuvre, parce qu’il dépend encore de ce que je fais du reste de ma vie. Sans les contraintes du jour pour en repousser l’écriture, son sens et sa nécessité se perdent, elle devient un rituel sans poésie.

Alors quoi ? Est-ce que je choisirais le monde des autres, du travail et des petites lâchetés, pour conjurer ma propre lâcheté, ma propre incapacité à écrire en l’absence du reste ? Est-ce que je me dévouerai volontairement à une vive de réussite et d’argent pour écrire, comme d’autres voyagent à la montagne pour éviter le burn-out ? Serais-je l’inverse tout en étant le même ?

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