Faut-il étudier ce qui nous passionne ?

Harvard Gates, Fall #2

Portail d’entrée d’Harvard University.

J’ai toujours aimé l’idée de réussir ce à quoi j’étais le moins prédestiné. Adopter des codes et des méthodes, rencontrer des gens différents, et mêler à un monde uniforme un peu de l’hétérogénéité du dehors, que je sentais en moi et qui me semblait pouvoir enrichir leurs perspectives. Être à la croisée des chemins. Ne pas choisir et continuer à vanter cet universalisme qui me semblait ouvrir les portes de l’esprit.

Pourtant, si l’éducation n’a pas pour seul but de nous former à un métier, elle y joue un rôle considérable. Se tenir à la croisée des chemins est alors aux antipodes de la réussite, et nous laisse du reste des connaissances superficielles et déconsidérées. La question est alors de savoir s’il est possible de se spécialiser sans passion, sans crucial intérêt qui nous aide à travailler des heures, à pousser notre curiosité plus loin, à devenir celui que nous voulons être. Pouvais-je continuer dans la voie qui était la mienne, de réussir dans ce qui me correspondait le moins ? Pouvais-je travailler et réussir autant que ceux qui aimaient ce qu’ils faisaient ? Ce que je voyais comme une clef de la curiosité, du challenge et de l’ouverture d’esprit était en train de me jouer des tours. Je devrais préciser par ailleurs que je ne choisissais pas arbitrairement ces voies pour lesquelles je n’avais pas de passion : je m’y dirigeais parce qu’elles étaient communément considérées comme celles du succès.

La question devient alors : de quel genre de succès s’agit-il ? Est-il seulement la conséquence d’une formation — en d’autres termes, un simple prestige ? La réponse semble positive. D’abord parce que ce que nous considérons comme la forme la plus pure de succès a quelque chose à voir avec la personnalité et la pugnacité d’un individu, sa capacité à faire des choix et à s’investir tout particulièrement en eux. Ces personnes disposeraient alors d’une aura particulière et d’une faculté de ne jamais se reposer sur leurs acquis. Si nous associons par le passé des mérites analogues à une élite littéraire et philosophe, nous aurions aujourd’hui tendance à admirer les entrepreneurs à la Mark Zuckerberg. Leur succès est tel qu’ils semblent se moquer de l’argent et du prestige de leur formation. Qu’importent Harvard et les milliards, puisque ce qui compte davantage, c’est l’étendue de leurs pensées et de leurs capacités ? Le sarcasme est que, si nous leur attribuons de telles qualités, nous ne nous en estimons pas dignes et nous focalisons sur le titre et l’argent que nous sommes censés gagner à la sortie d’une école. C’est cela qui paraît devancer la passion : l’intérêt économique et de pouvoir.

L’on devrait ajouter, pour être plus juste, qu’il est difficile pour un lycéen d’avoir une idée précise de ce qui le passionne et qui continuera à le passionner des années durant tant la formation qu’il suit est généraliste et l’éloigne de tout ce qu’il aurait à faire et à expérimenter pour le découvrir. C’est alors bien souvent une fois que nous avons fait le choix d’une école que nous réalisons ce qui nous plaît et ce qui nous plaît moins ; que nous nous sentons coincés et mal à l’aise, ou au contraire épanouis. Nous oublions ou nous regrettons la période du grand choix, celle où tout était encore possible, où des versions imaginaires de notre futur défilaient devant nous. Parmi ceux qui ont fait un choix et qui le regrettent, peu décident de changer à nouveau. Les autres parviennent à embrasser tout de même des conventions et des manières de travailler, et oublient le doux appel de l’inconnu et de la curiosité qui les motivait alors. Ils sont les garants du succès cynique ; de cette volonté que j’avais de pouvoir réussir dans ce qui ne me plaisait pas. Et s’ils réussissent, j’ignore si j’en serais capable.

Il est possible qu’ils placent leur passion ailleurs, dans l’amour et les rencontres, dans la future vie de famille, dans les découvertes qu’ils pourront faire en dehors de leur travail. Tout ceci brillera en vitrine, dans ce qui reste de leur vie une fois passés le travail, ses contraintes et ses bénéfices. Ils sont capables de sincèrement trouver cette passion et cet élan de vie dans tout ce qui est autre, et de se dévouer tout de même au rôle qui est le leur. J’ai fais le vœu de trouver cette passion chaque jour et non pas chaque soir en rentrant chez moi. Il faudrait pour cela un courage et une vivacité dont j’ignore si je suis pourvu. Peut-être que je vis cette passion par procuration, dans l’idée que je m’en fais plutôt que dans les choix qu’elle supposerait. Peut-être que cet article est l’aveu de cet échec.

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Harvard University.

Toutes les passions sont-elles admises ?

Je n’aime pas généraliser ce que je ressens de cette façon, comme si je pouvais voir des mécanismes et des pressions à l’œuvre là où les autres pourraient vivre en ignorance. Je me battrais contre cette idée jusqu’à ce qu’elle me consume, si tel est le risque ; mais je sais qu’elle provient du sentiment d’une différence qui, depuis toujours, est laissée à ma subjectivité. Cette différence serait celle de mes passions, de l’intérêt que je porte à la littérature et à la philosophie entre autres choses, et que j’ai toujours renoncé à voir comme un projet professionnel parce que la possibilité d’en retirer argent et titres me semblait réduite. Je refusais de me fier à mon instinct de peur d’être trop hors du monde. Et puis comment être sûr que ces passions présumées me garantiraient un plus grand succès dans une autre filière ? Quand vous étudiez les mathématiques tout en lisant Proust, vos amis mathématiciens vous prendront sans doute pour le plus fin esprit littéraire, mais une fois rejoint la fac de lettre, vous pourriez n’être qu’un amateur.

Même s’il est évident que certaines formes de succès sont plus volontiers acceptées et de fait associées à des rétributions, je ne saurais blâmer le reste du monde pour mon manque de courage. Ces possibilités de risque me semblaient sans doutes trop importantes et trop incertaines…et puis, quand on y pense, le risque n’est-il pas aussi de se dévouer à une cause à laquelle on ne parvient à croire ?

Faire un choix

Quoi que je dise, j’ai renoncé à l’universalisme universitaire. J’avais besoin d’approfondir mes connaissances, quelque soit le domaine. L’on se sent déjà plus impliqué quand on cesse de gratter la surface. Il est aussi possible de considérer que la voie que j’ai prise requiert une autre forme de courage. Le courage de n’être pas soi, de manquer ce qui pourrait nous révéler et nous motiver. Il est étrange qu’un peu d’argent et de succès suffisent à faire passer le courage d’être soi pour un risque trop grand.

Je crois qu’au fond, la grande interrogation que j’ai posée en titre pourrait se résumer à la peur de faire un choix. C’est certes un choix important, mais notre vie ne se limite à lui que si l’on choisit, ensuite, de ne pas en changer. Plutôt que de songer à la route que nous n’avons pas prise, à la passion que nous pensons renier, faisons plutôt le vœu que l’éducation que nous recevons nous permette de prendre un jour (si ce n’est aujourd’hui) ce genre de décisions importantes, qui change nos vies. Que le monde universitaire dans lequel nous sommes baignés soit moins un moule qu’un tremplin. Que nous apprenions à penser, à reconnaître notre part d’ignorance, et ainsi que tout ce que nous élisons comme grand et louable comporte une part d’absurde ; et que reconnaître cet absurde est peut-être la première façon de suivre nos passions.

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