« La La Land » et les rêves perdus

La La Land

Comme toute comédie musicale qui se respecte, La La Land s’ouvre en chanson. C’est-à-dire sur une scène de joie permanente et de situations improbables, ou des inconnus se réunissent soudain pour entonner ensemble un air entraînant. Ainsi le genre de la comédie musicale semble lié au passé naïf et à la joie des débuts du cinéma, aux couleurs vives et aux escapades.

Il faut attendre que le film se développe et fasse sa mue, pour comprendre que cette possibilité de joie simplette et profondément pure semble perdue à jamais. Hollywood a changé, et raconter une histoire d’amour à l’ancienne en l’agrémentant de chansons ne semble plus possible — est-ce même souhaitable ? Je pose la question parce que je suis allé voir le film en m’imaginant qu’il ressusciterait la naïveté perdue de tout un tas de films avant lui, de cette joie soluble et des expressions de bonheur exagérées des personnages. Je suis allé le voir en m’imaginant qu’il serait un coup d’air frais dans une période où le prétendu réalisme des films est lié à un côté sombre détestable et franchement pas nécessaire. Je suis allé le voir avec tout ceci en tête — plus les 14 nominations aux Oscars — et il s’est avéré, pour mon plus grand plaisir, qu’il s’agit de l’un de ces films qui se révèle complètement différent de ce que l’on vous a vendu.

En voyant La La Land, et la promesse des couleurs radieuses s’estomper et se noircir au fil du temps, l’on comprends que la naïveté perdue du cinéma ne pourra sans doute pas être retrouvée ; mais qu’importe alors, si, en dépit d’un pas plus pesant, l’on s’efforce de marcher dans de nouvelles directions, pour comprendre en premier lieu comme ce passage de la joie à la désillusion a eu lieu…

La La Land

Abandonner ses rêves

Passées sa joie et ses couleurs éclatantes, La La Land révèle une tristesse plus profonde et plus latente que ce que l’on pourrait croire. Derrière l’histoire mainte fois répétée des artistes s’aimant et vivant d’amour et d’eau fraîche point le souci de réaliser ses rêves, c’est-à-dire de réussir en dehors de l’amour, quand bien même cet amour serait aussi épanoui et riche que celui qui nous est présenté.

En présentant l’évolution des personnages au fil des quatre saisons, le film dessine l’évolution de leurs rêves, de leurs espoirs et de leurs désillusions. À mesure que les couleurs se contrastent et se composent, les personnages perdent de leur simplicité et de leur unité, et leurs rêves s’étiolent. Leur jeunesse devient une sorte de puzzle et il est secrètement tragique de les regarder tâtonner pour recoller les morceaux.

En présentant un tableau aussi nuancé, le film fait éclater le pacte de fiction avec lequel il jouait depuis le début. Parce que la comédie musicale semble le genre parfait des réalisations impossibles et des rêves d’enfants devenus grands, d’inconnus qui s’embrassent et qui quittent leur monotonie pour danser sur leurs voitures, La La Land devient le film parfait de la désillusion et de l’explosion romantique. Même si personne n’a jamais supposé que le monde présenté au cinéma avait quelque chose de crédible, la douceur et la beauté des rêves proposés nous demeurait essentielle, et chacun voulait un peu de ce bonheur photogénique — qui ne l’a pas un jour voulu, qui ne s’est pas exclamé que telle situation se passerait “comme dans les films” ?

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Peut-on vivre dans une comédie musicale ?

La La Land s’avère ainsi fascinant et rempli de courage quand il s’agit de mettre le spectateur en abîme face à ses propres dilemmes, de ses propres rêves inavoués. Et plus le film évolue et moins il y a de chansons, et plus les personnages doutent et plus se révèle un fond incroyablement tragique. La naïveté perdue des comédies musicales est là, vibrante, dans l’aperçu d’une couleur, dans une danse roublarde sous la Lune et qui semble provoquer l’amour inconditionnel…mais au fil des saisons le rêve se dilue et l’on ne se rappelle que des bribes de chansons, des mélodies quasi-silencieuses et des regards émus.

La fiction devenue si amèrement réelle, l’on cesse d’hésiter entre amour et réussite. L’on cesse de croire qu’en trouvant l’un, on trouve mécaniquement l’autre. Et surtout, le temps d’une hésitation, l’on s’apprête même à abandonner pour de bon ses rêves… Et là où le film semblait céder à une facilité romantique, il précipite les images et les situations jusqu’à une conclusion éblouissante de maîtrise et de tragique, qui suffit à faire passer les doutes précédents sous silence, et à faire taire tous ceux qui osaient encore parler de “feel-good movie”.

Le dernier lien que l’on entretien avec la pureté de nos rêves, c’est le souvenir. La plus grande émotion vient de ces regards que l’on se jette et où l’on pourrait apercevoir, le temps d’un instant, comme d’une caméra elliptique et de mélodies rejouées, toutes ces vies que l’on n’a pas vécues, ces choix que l’on a fait et qui nous conduit par d’autres chemins à l’endroit où l’on se trouve aujourd’hui. C’est la dernière force de la fiction que de nous faire saisir cette perte tragique d’une personne que l’on n’a pas été, que l’on aurait pu être, et dont on a oublié la possibilité. Même s’il n’est plus possible de danser naïvement et de produire des situations incroyablement romantiques, de vendre une vie d’amour et d’eau fraîche à Hollywood, il reste possible au cinéma d’explorer le dernier versant fantasmagorique dont recèlent nos vies : celui des rêves déchus et des espoirs oubliés.

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