L’homosexualité au cinéma

Si l’homosexualité est un sujet clivant (surtout d’un point de vue des droits et des enjeux communautaires), l’homosexualité au cinéma l’est encore plus. C’est la raison pour laquelle ce sujet n’est pas seulement une question d’affiliations et d’attirances : c’est une vraie question politique, dans le sens où le cinéma joue un rôle essentiel dans la représentation que nous avons de nos sociétés.

Et qui dit politique dit parfois une envie automatique de se débarrasser du sujet d’un revers de la main, de proclamer Hollywood au-delà des clivages habituels, de penser qu’un film qui assume sa responsabilité politique devient verbeux et intellectuel. L’on pourrait minimiser le rôle de la représentation ; mais l’on ne saurait nier que ce qui se proclame sans idéologie est au contraire le plus chargé d’idéologie. Car la propagande de la normalité est la plus diffuse et la plus flexible, celle qui se défend d’en être, celle qui joue sur la transparence et qui prétend se consacrer au divertissement. Au cinéma, l’idéologie est blanche, masculine et hétérosexuelle.

L’objectif de cet article est d’explorer la représentation de l’homosexualité au cinéma à travers deux dynamiques : celle des rejets entourant la représentation, et celle de la façon dont elle est assurée.

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LeFou dans « La Belle et la Bête »

Présomption d’apolitisme

Le fait que le cinéma soit un sujet si commun et si populaire n’aide pas à déterminer les différents courants à l’œuvre. L’on serait tenté, comme bien d’autres, de secouer la tête et de prétendre que l’on y va “juste pour se divertir”. Il ne faut pas nier que beaucoup de personnes pensent que regarder un film, c’est mettre son cerveau en veilleuse en croquant des M&M’s et agissent en conséquence ; mais il ne faut pas nier non plus que la passivité du sujet n’exclut pas un transfert de représentations sociales. En clair, ce n’est pas parce que vous prétendez vous foutre du message politique d’un film qu’il ne passe pas malgré tout.

L’on ne peut pas, alors, ne pas parler d’Hollywood, et de ce que l’évolution du cinéma grand public dit de l’état de l’Amérique. Un seul regard aux films de superhéros propage l’anxiété du terrorisme international, de la cybercriminalité et des impasses politiques. Combien de fois aura-t-on vu une intelligence artificielle se dresser contre l’humanité, des héros enfreindre les règles sous prétexte que les processus institutionnels à l’œuvre ne sont pas assez efficaces ? Tout ceci est politique, et raconte en creux ce que l’Amérique se dit, les doutes qu’elle exprime et les défiances qui remontent.

Il faut voir toute l’ambiguïté des producteurs et des scénaristes, qui assument le rôle de filtre et qui ont sans doute l’impact le plus important sur l’audience. Tous leurs choix conduisent à de la représentation : quel film sera produit, quels choix seront faits, est-ce que cela plaira au public ? Et l’on a du mal à déterminer si ces choix sont motivés de façon active (en propageant sciemment un certain modèle) ou réactive (en donnant au public ce qu’il veut). L’on tranchera la poire en deux en disant qu’Hollywood propage un certain modèle et l’entretien ensuite en se référant aux oscillations de l’audience.

Une partie de ce modèle sur-représente l’homosexualité par rapport à sa réelle proportion. L’on peut étiqueter l’homosexualité en tant que “minorité”, mais l’on ne fera que manquer le flou et la variabilité de l’identité sexuelle. Ce n’est pas une question qu’il est facile d’analyser, et je n’entends pas promouvoir ici un seul modèle d’homosexualité. J’entends la considérer au sens large, dans les comportements les plus évidents comme dans les pulsions plus implicites et qui font toute notre complexité d’individus. Tous les problèmes viennent de la simplification que la société — politique et culturelle — cherche à imposer. Simplicité des choix, simplicité des droits, construction de profils types qui à force de généralisation ne conviennent plus à personne : tel est le cas du cinéma Hollywoodien.

De façon évidente, l’on n’est que trop familiers aux amourettes hétéro qui ne servent à rien sinon à compléter la figure typique du héros. Certains films foncent tête baissée tandis que d’autres adoptent un discours plus nuancé — même si le résultat est trop souvent le même. Il y a tant de films où l’hétérosexualité joue un rôle de repère plutôt que de réel intérêt scénaristique qu’il m’est impossible de penser à un en particulier. En revanche, les films les plus troubles, ceux qui laissent flotter la possibilité gay pour un temps, sont moins nombreux — mais d’autant plus décevants, puisqu’ils finissent par rentrer dans le rang. Un exemple récent pourrait être Les Animaux Fantastiques, à la fois à travers le personnage de Newt, mais aussi des deux sœurs, dont on aurait pu croire qu’elles étaient gay. Un autre exemple, celui-ci plus connu, est celui de Captain America. Le héros Marvel en collants a laissé dans l’esprit des spectateurs une hésitation et un trouble qui fait son charme (admis on ignoré). La preuve, c’est qu’au troisième opus, lorsque les scénaristes ont monté de toute pièce une amourette avec la nièce de son amour de 1940, tout le monde n’a pu que se sentir franchement gêné (au moins par la futilité de la chose). Ce qu’un certain nombre de fans attend, c’est bien sûr une relation entre Captain et le Soldat de l’Hiver (#GiveCaptainAmericaABoyfriend).

Le principal rejet de l’homosexualité au cinéma consisterait ainsi en une normalité qui se porte très bien et qui ne fait que divertir — ne venez pas nous emmerder avec un manifesto communautaire, merci bien. La vérité est bien plus engagée : c’est que la normalité n’est qu’un manifesto qui se défend d’en être, un apolitisme grossier qui prend l’excuse de la lourdeur idéologique pour mieux faire passer la sienne.

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Steve Rogers dans « Captain America »

Du progressisme au symbolisme

L’enjeu de la représentation de l’homosexualité est avant tout lié à la place qu’a acquis le cinéma. D’industrie aux moyens limités, le cinéma est devenu un temple des effets numériques à produire des reboots et à sortir des centaines de films par an. La naïveté perdue du cinéma tient aussi à la représentation de l’amour : s’il a toujours été hétérosexuel, l’on se doit de reconnaître qu’il était alors plus léger, moins représentatif du cahier des charges. Prenons la première trilogie Spiderman, par exemple. Elle a beau ne remonter qu’à 2002, l’on y retrouve le modèle classique de la jeune fille en détresse sauvée par le héros. Pourtant, difficile de critiquer les choix qui ont été alors fait : il y avait encore la place pour ce genre de représentation tellement exagérée qu’elle en était naïve. Ce n’est aujourd’hui plus le cas, comme Marvel sort au moins deux films par an et que les studios reboot sans arrêt. La représentation des superhéros résume d’ailleurs cette impossibilité de présenter les choses avec le même manichéisme : l’avènement du côté sombre et dramatique contraste bien avec la candeur de Tobey Maguire.

Les enjeux de l’homosexualité au cinéma sont d’ailleurs liés avec ceux de la représentation féminine. De demoiselles en détresse à héroïne de premier plan, un changement s’opère (celui-là plus manifeste qu’en matière de sexualité). Une dynamique est à l’œuvre qui choisit délibérément des héroïnes et qui, en apparence au moins, fait triompher le “girl power”. L’on pourrait légitiment s’enthousiasmer de ce phénomène qui a veut fleurir les Hunger Games, Divergentes & Cie et qui se poursuit avec par exemple Wonder Woman. Subsistent pourtant deux problèmes majeurs : la façon dont sont représentés les femmes qu’on élève au premier plan, et le progressisme primaire qui déclare la partie gagnée une fois que lui sont garanties des victoires symboliques.

Tout d’abord, il faut voir ce que les films aux figures dominantes féminines nous disent sur la vision qu’ils promeuvent de la féminité. Il est alors extrêmement difficile de tracer une ligne entre le triomphe féministe ou celui de la masculinité. En d’autres termes, la figure moderne de la femme semble en permanence associée à des critères masculins telles que la force, la détermination et la domination. Voilà qui interroge les prolongements de la normalité envisagée plus haut : et si les héroïnes n’étaient qu’une concession de plus pour que le modèle Hollywoodien reste toujours en vogue ?

Ensuite, il faut installer sur le banc des accusés le progressisme qui s’enthousiasme de ces choix sans chercher plus loin, en promouvant peut-être en creux l’idée d’une féminité masculine, dont la seule victoire est à trouver dans des attributs de virilité. Si le seul avenir des femmes est de vouloir ressembler aux hommes, on n’est pas sortis. Il faut aussi prendre le temps de reconsidérer l’enthousiasme primaire qui entoure les films comme Hunger Games ou Divergente et penser à tout ce dont ces films privent le spectateur. Ils adoptent des héroïnes vendues les symboles d’une égalité enfin acquise. C’est en cela que “déclarer la partie gagnée” pourrait s’avérer contreproductif, enrayant des transformations plus profondes qui reflètent une féminité plus diverse.

Le problème des symboles, c’est qu’ils font de l’ombre à tous les progrès qui restent à accomplir, déclarant gagnée une bataille qui ne s’est pas encore faite. Le même phénomène s’applique à l’homosexualité, mais de façon plus implicite : l’on a tendance à consacrer des films entiers à l’homosexualité (comme Moonlight) tandis qu’elle reste absente des productions grand public.

Le traitement de l’homosexualité comme d’une pathologie qui mérite une analyse particulière est à double tranchant. Elle prend le risque de faire des films pédagogiques qui laissent de côté la réalité humaine pour embrasser d’aveugles symboles (un peu à la Danish Girl). C’est, au contraire, tout le succès de Moonlight que de nous communiquer d’abord l’histoire d’un personnage, ses dilemmes et ses peurs, plutôt que d’adresser la question Noire aux États-Unis. L’on remarquera, s’aidant de cet exemple, que si message politique il y a, il gagne une portée supplémentaire, puisqu’ancré dans la force de notre attachement aux personnages plus qu’à ce qu’ils représentent.

Et l’on touche ici à la partie la plus délicate de cet argumentaire, celle qui pourrait sembler paradoxale mais qui me semble d’une cruciale importance. L’idée que la représentation a le plus d’impact lorsque ses manifestations s’effacent, lorsqu’on en perd conscience. Car c’est tout le propre de la représentation que de porter à nos yeux quelque comportement différent, quelque aventure qui nous surprenne et nous émeuve. La représentation la plus limitée fait appel à nos acquis sociaux, émotionnels et intellectuels pour appréhender une histoire. C’est un peu l’idée de ces films sur les minorités qui font de nous les spectateurs de la violence et échouent à nous faire ressentir son impact le plus intime et le plus subjectif. La représentation la plus réussie, celle qui s’efface, parvient au contraire à transporter notre regard comme au-delà des limites de notre corps et de notre entendement dans un transfuge presque inexplicable, qui a tout du miracle et qu’ainsi nous pouvons avoir du mal à expliquer. Mais en s’identifiant au personnage de Chiron dans Moonlight, l’on appréhende d’une toute autre façon l’homosexualité chez les jeunes Noirs Américains. L’on convainc même ceux qui rejettent le message politique pompeux et lourdingue, dont on sent suinter le discours dans la mise en scène : lorsque la représentation est brillamment exécutée, tout discours peut trouver en nous un écho.

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Chiron dans « Moonlight »

Je reconnais, en écrivant ces mots, que la distinction peut sembler fragile, et l’enjeu dérisoire quand il reste tant de droits à acquérir et de mœurs à faire changer. Mais je ne déprécie pas pour autant l’importance de la représentation. Elle a une influence, d’une façon ou d’une autre, sur la façon dont nous présentons le débat, avançons les enjeux. Elle est le témoin de notre capacité à progresser vers une tolérance qui ne tienne pas seulement aux déclarations d’intentions.

Il faut aussi dire que l’importance artistique derrière le cinéma ne doit pas être négligée. La représentation de l’homosexualité est peut-être aussi maladroite parce que les studios privilégient désormais l’intérêt industriel sur celui qui est censé être le premier rôle de l’art — une autre façon de parler de politique, de parler de nous, et de nos sociétés.


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