Aies peur

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Je les vois, tous les autres, mais je n’arrive pas à croire en leurs histoires. J’entends bien ce qu’ils disent, à propos du succès, de leur persévérance et de la chance, parfois stupide, qu’ils ont eue. Je les entends, mais je peine à les écouter parce qu’ils n’adressent pas le hasard qui est le mien aujourd’hui, et qui a un jour été le leur. J’ai cette peur et cette incertitude en moi et je ne sais qu’en faire. Ils ne m’aident pas, tant le chemin qu’ils tracent dans leur récit semble linéaire et toujours évident. Il disent qu’ils savaient ce qu’ils voulaient devenir, qu’ils ont tenu bon…pas une seule fois quand je les écoute me parler de ce qui les a mené à la position de succès qui est la leur, je ne les entend me parler de la peur.

La peur, pourtant, elle ne me quitte pas. Elle concerne quelques fois la destination vers laquelle je me dirige, les possibilités d’échec ou les affects qui pourraient me détourner de mon projet. Elle est, presque systématiquement, liée au temps qui passe, aux véritables incertitudes qui ne sont pas des probabilités inconnues mais des chemins que je n’emprunte pas. J’ai peur, oui, non pas de ne pas savoir où je vais, mais de ne pas avoir le temps d’en décider. Que si d’ailleurs je choisissais une direction à prendre, il ne me serait pas donné d’autres occasions de recommencer si jamais ce n’était pas la bonne. J’ai peur de n’avoir aucune mesure, de me plonger dans mes propres contradictions comme à la source infinie d’un malaise toujours recommencé. J’ai peur et j’ai beau me rassurer en me disant qu’il est utile de vivre avec cette peur, ma raison ne suffit pas. J’ai besoin, de ces besoins absurdes qui me frustrent d’autant plus qu’ils ne trouvent pas d’écho à leur pathologie, j’ai besoin d’entendre que d’autres ont peur, et surtout que d’autres ont eu peur, d’autres qui sont aujourd’hui un peu plus sûrs quant à leur vie.

Et puis soudain je me demande : peut-on être “plus sûr quant à sa vie” ? L’idée que la peur s’arrête un jour de me hanter m’interroge : qu’est-ce que je ferais, alors ? Comment mesurer mes désirs, s’il n’y a plus rien pour les faire échouer, et pas même la peur pour les remettre en cause ?

J’ai beau ne pas parvenir à me rassurer aujourd’hui quant à la nature de ma peur, ma raison est catégorique lorsqu’il s’agit de la peur des autres : quelle que soit la personne qui s’adresse à vous, quelque soit son âge, sa profession, son succès, sa richesse, sa beauté, son talent, il doit bien y avoir une incertitude qui lui prodigue quelque crainte, quelque sentiments face auxquels les précédents succès se trouvent amoindris et les victoires passées ont perdu leurs goûts ;  quelle que soit cette personne, oui, elle ne peut plus ne pas avoir peur ; ce serait comme si elle s’était arrêtée de vivre, ne mesurant plus que ses succès, n’ayant plus aucune carte à jouer.

Alors pourquoi sont-ils si peu à la reconnaître, à l’admettre et à la laisser les envahir, de nouveau, dans la pleine acceptation de ce qu’ils ont été et de ce qu’ils sont devenus ? Pourquoi bâtir des discours pour diplômés d’Harvard qui semble agencer méticuleusement les éléments d’une vie pour qu’elle n’ait ni l’air trop miraculeuse ni trop ratée ? Qui sont ces scénaristes du quotidien qui mentent sur la bassesse et l’étroitesse de ce qu’ils vécu par le passé ? “On ne peut connecter les éléments en regardant en avant, on peut seulement les connecter en regardant en arrière”, disait Steve Jobs. C’est peut-être la phrase qu’il a prononcée qui a le plus de valeur à mes yeux : elle raconte non seulement l’esprit d’entreprenariat de la Silicon Valley à ses débuts, mais elle fournit aussi une base solide pour raconter sa propre vie.

Parce que parler de soi, c’est une façon qui nous appartient pleinement pour parler des autres, c’est retrouver en nous ce que nous croyons bénéfique à nos auditeurs. Ignorer la peur qui nous a habité, c’est ignorer un élément élémentaire. Il faut, pour le reconnaître, dépasser le désintérêt à propos de l’échec. La vue et le son nous en affolent, nous croyons ne pas avoir besoin d’y être exposés (peut-être parce que nous en sentons tellement en nous-mêmes, prêt à s’insurger ?). Tout juste reconnait-on les beaux proverbes du genre “savoir se relever”, qui noient leur vérité dans une beauté de façade, prompte à séduire les cœurs mais à étouffer l’entendement.

Il faut que les gens soient capables, en regardant en arrière, de ne pas voir leurs vies comme un chemin parsemé d’erreurs regrettables qu’ils essayeraient de gommer ou de justifier à travers le récit qu’ils en font ; le passé est déjà écrit, l’encre est sèche. Il n’y a rien d’autre à en tirer qu’une opportunité d’en savoir un peu plus sur nous-mêmes, de nous renseigner sur ce que nous ne sommes plus.

Ceux qui n’admettent pas leurs erreurs ni leurs peurs sont ceux qui ont l’orgueil d’ignorer leur évolution et leurs apprentissages. Il faut un grand courage pour admettre qu’à 20 ans nos choix n’étaient pas dictés par les mêmes besoins ni les mêmes sensations que nous ressentons à présent. Il faut savoir dépasser notre perception immédiate pour replonger, le temps d’un honnêteté, dans la jeunesse nue et dans l’incertitude. Il faut, pour être honnête dans le discours que l’on tient, être capable de se réinventer une ignorance.

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Alors, pour rendre justice à tous ceux qui, peut-être ont un jour écouté l’un de ces fameux discours où notre vérité semble déjà nous appartenir, l’évidence nous être cachée parce que nous ne cherchons pas assez ; dans ces discours professés par des sportifs de haut niveau qui vous apprennent la valeur de l’échec seulement à la lumière du succès, ou dans les simples récits que vos amis vous font de leurs admissions universitaires, du travail astronomique qu’ils ont à rendre et de l’état psychologique instable dans lequel cela les place ; pour tous ceux qui ont un jour écouté ces discours en se disant que quelque chose manquait, je voudrais vous dire ce qu’ils auraient pu vous dire, s’ils n’avaient pas trop réussi :

“Aies peur. Aies peur à vouloir tout lâcher, à te sentir prêt soudain d’abandonner tes rêves parce que c’est ainsi que tu en mesureras la valeur. Aies peur que toute ta raison ne soit pas assez pour comprendre combien tu tiens aux choses et qu’ainsi tu devras en passer par la souveraine expérience d’un échec qui te montreras l’étendue de ta vanité. Aies peur de n’être jamais assez prêt pour cet échec à venir, que tu nieras ou voudras nier sans t’en sentir la force. Aies peur pour les larmes que tu verseras et la solitude qui t’éprendras, aies peur de tes tentatives à te convaincre que tu n’es pas seul alors que l’impression que tu as de ta solitude est si convaincante qu’elle te pousse à faire des choses terribles. Aies peur de tout ce que tu t’infligeras par ignorance, aies peur d’oublier que le futur arrive si vite, que tu n’es déjà plus le même. Aies peur de regretter plus tard les choix que tu n’auras pas fait, les routes que tu n’auras pas prises. Aies peur de ne pas comprendre, de ne jamais réaliser l’intérêt de ta peur, et de voir dans les discours de ceux qui mentent pour la cause de leur triomphe un futur désirable, un état d’esprit à conquérir qui soit la seule condition de ton succès. Aies peur de vouloir être comme eux, et mentir à ton tour lorsque ton succès viendra et que tu auras à le raconter. Et par-dessus tout, pour celui que tu as été et que, qui sait, tu redeviendras, aies peur de succès tout autant que de l’échec, aies peur de t’oublier ; aies peur ne plus avoir peur.”

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